Tous les jours la nuit

un film de

Jean-Claude Wicky

La vague idée que le monde a de la Bolivie, il la doit aux coups d'État qui ont naguère secoué le pays, à la cocaïne et plus récemment à l'élection d'Évo Morales, premier président indigène.
Mais depuis le début de la colonisation, ce pays de plus d'un million de km2 et de 9 millions d'habitants est connu comme pays minier. Les fabuleux filons d'argent du Cerro Rico (Montagne riche) de Potosi découverts par les Espagnols en 1545 ont créé la légende des mines de Bolivie.

Grâce à un cruel système de travaux forcés, l'industrie minière de Potosi s'accrut rapidement. La ville connut un essor foudroyant. En 1573, elle comptait 120000 habitants. Aussi peuplée que Londres, c'était la plus grande ville des Amériques et l'une des plus importantes du monde.
La légende prétend qu'avec l'argent extrait du Cerro Rico on aurait pu construire un pont reliant la ville à l'Espagne. Pendant trois siècles, la montagne fit don de précieux métaux enfouis dans son ventre, mais en retour elle se nourrissait de sang. Des centaines de milliers d'Indiens y trouvèrent ainsi la mort. L'or et l'argent provenant des nouveaux territoires stimulèrent le développement économique de l'Europe et même, peut-on dire, le rendirent possible.
Vers la fin du XIXe siècle, l'intérêt se tourna vers l'étain, le monde en ayant besoin.
Commença alors l'exploitation massive de l'étain de même que celle d'autres minerais comme le plomb, le zinc, le cuivre, le tungstène, le bismuth, l'antimoine, l'or et l'argent. Tous ces minerais, l'étain surtout, firent la fortune de quelques-uns et le malheur du pays.

Jusqu'en 1952, l'industrie minière fut dominée par trois grands propriétaires. On les appelait les «barons de l'étain». Passant de l'extraction artisanale à la production mécanisée, ils amassèrent des fortunes fabuleuses. Mais dans les profondeurs de la terre, il fallut beaucoup de sueur et de sang, autrement dit l'exploitation systématique d'un des prolétariats les plus ignorés du monde.
Comme les grands propriétaires avaient internationalisé leurs capitaux, ces richesses ne profitaient en rien au pays. Il est vrai que le pays n'intéressait pas, au contraire de ses richesses. La Bolivie fut ainsi condamnée à être source de richesse, mais à ne jamais la posséder.

La révolution sociale de 1952 sortit le pays du féodalisme. Le gouvernement donna le droit de vote aux Indiens, entreprit une réforme agraire et nationalisa les mines des «barons de l'étain» qui contrôlaient environ 80% de la production. Il fonda la Corporation minière de la Bolivie pour administrer les gisements. Pour les mineurs, ce fut un simple changement de raison sociale, leurs conditions de travail et de vie ne s'améliorèrent pas.
La nationalisation ne parvint pas à rompre le système de dépendance économique auquel était soumis le pays, pas plus qu'elle ne put libérer son économie de cette malédiction: la monoproduction.
En 1985, une crise mondiale des métaux obligea la Corporation minière de Bolivie à se restructurer. Elle privatisa peu à peu ses mines les plus rentables et loua les autres à des coopératives minières. Le puissant syndicat de la Fédération des mineurs fut dissous. 27000 mineurs furent licenciés. Une partie s'en alla cultiver la coca, l'autre vint grossir les rangs des coopératives minières qui, simultanément, se multiplièrent.

Aujourd'hui, on en compte plus de 500, où s'active l'immense majorité des mineurs (environ 70000 hommes). Les coopératives gèrent des concessions louées à l'État, attribuent les aires de travail et commercialisent le minerai.
Le salaire des mineurs est calculé au rendement, à la quantité de minerai extrait. Tous patrons, tous esclaves? Pas tout à fait. On observe un nombre croissant de petits patrons qui ne travaillent plus personnellement à la mine. Ils engagent des auxiliaires payés à la journée ou à la tâche et dépourvus de tout statut. Dans ces coopératives, le travail est encore largement artisanal.

Une dizaine de milliers de mineurs travaillent pour des compagnies privées, étrangères ou boliviennes, ou pour des mines que l'Etat a reprises à son compte telles que Huanuni (5000 travailleurs) ou Coro Coro. Ici, le travail est mécanisé, les mineurs touchent un salaire fixe et bénéficient d'une couverture sociale et d'une retraite.

Le potentiel minier est encore immense. Seul 10% des ressources a été exploité jusqu'à ce jour. Mais aucun gouvernement n'a jamais eu de politique minière cohérente et planifiée.
Les mines sont exploitées depuis longtemps, certaines depuis plus de cent ans. Elles s'épuisent, et on explore très peu pour en trouver de nouvelles. De plus, les investisseurs étrangers boudent le pays en raison de son insécurité juridique en matière d'investissement.
En 2009, les différents minerais exportés ont représenté 40% du total des exportations, le reste étant constitué de gaz, d'un peu de pétrole, de soya, de coton, de sucre, de tabac, de bois, de laine et d'artisanat.